Les pays du BRICS veulent un nouvel ordre mondial

Dans son discours d’ouverture de la conférence des ambassadeurs en août 2019, le président français, Emmanuel Macron, a évoqué que «nous sommes sans doute en train de vivre la fin de l’hégémonie occidentale sur le monde».

Une hégémonie occidentale qui, selon lui, était vraisemblablement française au XVIIIe siècle, par l’inspiration des Lumières, sans doute britannique au XIXe siècle grâce à la révolution industrielle, puis américaine au XXe siècle à la suite des deux guerres mondiales.
Mais avec l’émergence des pays du BRICS, acronyme regroupant le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, on assiste à une des plus importantes mutations des relations internationales depuis la révolution industrielle. Initialement créé en 2009 sous le nom de BRIC, un «S» a été ajouté en 2011 avec l’adhésion de l’Afrique du Sud.
La volonté affichée des pays du BRICS est de transformer la structure «occidentalo-centrée» de l’ordre économique mondial actuel vers un système international polycentrique ou multipolaire. Sont-ils en train d’y parvenir ?
DES PAYS EN FORTE
CROISSANCE
Totalisant en 2022 une population de plus de 3,2 milliards d’individus, soit plus de quatre fois celle des sept pays du G7 (environ 773 millions d’habitants), le groupe des BRICS constitue un vaste marché économique. Leur place dans l’économie mondiale n’a cessé de croître ces dernières décennies, au détriment de celle du G7. Ainsi, la part du produit intérieur brut (PIB) total des BRICS dans le PIB mondial, calculé en parité de pouvoir d’achat (PPA), a surpassé celle du G7 (31,02% contre 30,95%) et la tendance ne semble pas s’inverser.
Le PIB en PPA est l’indicateur approprié pour comparer des pays, car il tient compte du fait que la même quantité d’argent ne représente pas la même richesse dans des pays différents. Il élimine donc le différentiel des pouvoirs d’achat lié aux monnaies nationales, ce qui permet de comparer des pommes avec des pommes.
Ce résultat des pays du BRICS est particulièrement dû à la croissance économique soutenue des deux leaders asiatiques du groupe, la Chine et l’Inde, dont les parts individuelles dans le PIB (PPA) mondial sont passées respectivement de 3,29% et 3,78% en 1990 à 18,64% et 7,23% en 2022. On assiste sur la même période à un recul marqué de la contribution des deux leaders du G7 dans l’économie mondiale, les États-Unis passant de 20,38% à 15,51% et le Japon, de 8,56% à 3,79%. Les dernières prévisions de croissance économique du FMI pour la Chine et l’Inde en 2023 sont 5,2% et 5,9% respectivement, contre 1,6% pour les États-Unis et 1,3% pour le Japon.
Toutefois, les États-Unis demeurent la première puissance économique, avec un PIB de 25 billions de dollars en 2022, soit un peu plus du quart de l’économie mondiale. La Chine suit de près, avec un PIB de 18,3 billions de dollars, soit près de 20 % du total. Par ailleurs, les pays du BRICS ont un niveau d’endettement en pourcentage de PIB et un ratio de dette publique par habitant beaucoup plus modérés en comparaison à ceux des pays du G7. En 2022, le montant moyen de la dette publique par habitant s’élevait à environ 72 303 $ dans les pays du G7, contre environ 5 950 $ dans les pays du BRICS.
LE DOLLAR AMÉRICAIN
MIS AU DÉFI
Depuis quelques années, nombreux pays et leurs multinationales, utilisant largement le dollar américain dans les transactions internationales, font face à l’extraterritorialité du droit américain.
En effet, les États-Unis se servent de plus en plus du dollar comme une «arme» de diplomatie au gré de la politique étrangère de Washington. Ainsi, les États-Unis ont su globalement contraindre les autres États à respecter une loi votée en 2017 au Congrès américain «Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act», qui renforce les sanctions déjà existantes contre l’Iran, la Corée du Nord et la Russie.
Ce «chantage» du dollar exaspère des pays, notamment ceux des BRICS, et les incite à mettre en oeuvre des alternatives pour assurer leurs transactions commerciales hors du contrôle de Washington. Jusqu’à maintenant, malgré les fluctuations des taux de change, la place du dollar américain contre les autres monnaies de réserve est demeurée passablement stable, selon le FMI.
Toutefois, toujours selon le FMI, la part du dollar américain dans les avoirs officiels des banques centrales mondiales a chuté de 71% en 1999 à 59% en mai 2021, son plus bas niveau depuis 25 ans, au profit d’autres devises telles que l’euro, le rouble, le yuan (ou Renminbi) ou même l’or. En décembre 2022, le billet vert a encore perdu un point de pourcentage pour s’établir à 58% dans les avoirs officiels des banques centrales mondiales.
LE YUAN, LA PROCHAINE MONNAIE COMMUNE
DU BRICS ?
La Nouvelle banque de développement (NBD) du groupe des BRICS, basée à Shanghai, et inaugurée en 2015, vise à mettre fin à l’hégémonie de la devise américaine dans leurs transactions internationales. Sa mission est de financer les infrastructures et le développement durable dans les marchés émergents et les pays en développement. Elle se veut une alternative au système de Bretton Woods (FMI et Banque mondiale), plus orientée vers les pays en développement. La volonté des membres fondateurs de la NBD est de créer une monnaie commune.
Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, plusieurs centaines de milliards de dollars d’avoirs de la banque centrale russe ont été gelés par les États-Unis et leurs alliés occidentaux. Cette sanction sans précédent contre Moscou envoie un signal fort à certains dirigeants (qui seraient tentés de mal se comporter) sur les possibilités d’action de l’Occident. Cela a apporté un argument aux pays du BRICS dans leur diplomatie contre l’ordre économique actuel. Depuis, plusieurs pays ont décidé d’effectuer leurs échanges commerciaux sous autres monnaies que le dollar américain, essentiellement le yuan.
Dans ce contexte, la visite du président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva en Chine le 14 avril n’est pas passée inaperçue. Il s’est dit prêt à augmenter ses échanges avec la Chine réalisés désormais en yuan.
Outre le Brésil, la Chine a aussi conclu des ententes commerciales avec le Venezuela, l’Iran, l’Inde et la Russie, lui permettant d’utiliser le yuan (à la place du dollar) dans ses transactions avec ces pays. Le président Xi Jinping a aussi participé en décembre à un sommet avec les six pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), soit l’Arabie saoudite, le Koweït, les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Qatar et Oman. La Chine souhaite une entente avec les pays du CCG pour régler en yuan ses importations de pétrole et du gaz. Ce qui affaiblirait davantage le dollar américain.
Le projet des pays du BRICS est né de frustrations et d’exaspérations face à l’imposition d’un ordre international très occidentalo-centré du monde. Dans leur déclaration commune du 16 juin 2009, les dirigeants des BRICS souhaitent «un ordre mondial multipolaire plus démocratique et plus juste, fondé sur l’application du droit international, l’égalité, le respect mutuel, la coopération, l’action coordonnée et la prise de décision collective de tous les États».
Cet idéal fédérateur des BRICS pourrait être mis à mal par des ambitions potentielles de Pékin de partager le leadership mondial avec Washington. L’Inde et la Russie n’appuieront pas une domination bicéphale sino-américaine du monde.
Publié le 20 avril 2023 - Auteur : Zakaria Sorgho